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            L’homme pose délicatement son ouvrage et s’assoit juste à côté. Une jambe est repliée sous son buste. Il appuie sa tête entre les mains. Il marmonne, le regard dans le vide, reste un moment immobile. Il tripote un mètre à enrouleur, le fait passer d’une main à l’autre, sort quinze centimètres d’acier souple et les laisse se rembobiner. Il ferait partager son expérience de la Bièvre, il parlerait... Il ne trouve pas les mots, il s’explique avec des gestes. Le bras tendu, un doigt pointé ou la main ouverte tenant un objet invisible puis se refermant sur le vide, il raconte des images et des lieux qui tracent son portrait.

 

Un rite d’après le travail. S’arrêter au comptoir du « Gallia », à l’angle de l’avenue Raspail et de l’avenue de la division Leclerc. Il apprécie la vieille bâtisse à trois étages avec des volets métalliques et ses stores rouges, elle lui fait penser à un hôtel de province. L’établissement occupe tout le rez-de-chaussée, sa configuration (le comptoir séparant la salle de la partie tabac) lui permet une large vue sur le carrefour. Il pourrait se faire des amis parmi les consommateurs réguliers, mais en observateur perdu dans ses rêves, il mélange très soigneusement la crème et le café pour qu’on ne l’importune. Gens debout attirés par le bureau de tabac ou le PMU, agitation ils vont et viennent, débattent à haute voix. Gens assis, un couple (elle a froid, il la regarde, s’échauffe, oui ou non, oui et non...), un groupe de jeunes (animateurs, colonie de vacances....) discutent plus calmement. Doisneau s’est peut-être arrêté là lui aussi.

Le centre-ville, cabine téléphonique, station-service, commerces d’alimentation, l’animation est perpétuelle. Les bâtiments sont éclectiques, se côtoient des maisons à deux étages étroites à l’enduit carmin, un immeuble HLM en briques, une demeure à la toiture en forme de champignon. Et puis des parcelles libres, protégées de grillages, des palissades de chantier qui participe au chaos, rendent l’espace confus, illisible. Sur sa droite, la forme courbe des immeubles signe le passage de la rivière à cet endroit précis et libère une placette à demie ovale ornée de charmes.

Il apprend la disparition du dernier séchoir à peaux de manière impromptue, en parcourant la gazette de Gentilly. L’édifice était tout en bois, comme un grenier à l’air libre avec des persiennes mobiles. Il a brûlé si vite ! Ouvrir, laver, assouplir, blanchir, sécher. La dôleuse au bruit infernal, la cuve plongée dans l’eau de Bièvre, sciure et formol, tan, perches et tréteaux, enfin l’étendoir, dernier vestige du labeur des tanneurs encore nombreux au début du siècle. Soixante-dix industries, six cents emplois dans les métiers des cuirs et des peaux.

Après le carrefour, la Bièvre s’immisce en limite de parcelles jusqu’à l’église Saint- Saturnin. Il se souvient de ses trajets quotidiens, admire une dernière fois le graphisme du séchoir à peaux sur la photo du journal.

La pièce est de nouveau en désordre, les instruments et les matériaux déployés, prêts à l’emploi. Sur le papier, l’homme recopie dix fois la formule « rivure, rayure, oxyure, chèvre, Bièvre, lièvre, mièvre, plèvre », puis une fois encore sur un morceau de tissu il déroule le plastique transparent et souple ; il l’utilisait pour recouvrir ses livres préférés. Il regroupe les objets à base circulaire puis reproduit leur contour sur le plastique. La surface se couvre petit à petit de disques qu’il découpe avec application. Les cercles transparents lui échappent des mains à plusieurs reprises. Il perce un trou dans chacun d’eux avec une aiguille. Le fil de nylon ne s’emmêle pas, il le passe dans le trou, fait un double-nœud et recommence. Il enfile ainsi les perles plates de la plus grande à la plus petite. Il perd une nouvelle baguette, mesure des tronçons égaux, le crayon passe de la main à la bouche, de sa bouche à sa main. Il nettoie un vieux cutter dont la lame est toute rouillée et divise la baguette selon ses mesures. Il obtient vingt et un morceau de bois, il les taille en pointe d’un côté, accroche un anneau de l’autre. Le travail est répétitif, le soir tombe. L’homme remarque qu’il a mis son pull à l’envers. Il distingue un air de violon rythmé par les pas sonores de la voisine du dessus.

La plus longue tige qu’il possède est posèe dans un angle de la pièce. Une tige vraiment particulière, la seule qu’il ait achetée pour sa grande taille et sa fibre souple et résistante à la fois. Il la libère du ruban adhésif qui la maintenait. Elle se détend brusquement, vibre et se tord, puis se stabilise désignant une frontière verticale entre deux aires de déplacement. L’homme est obligé de contourner la tige pour aller d’un terrain à un autre. Il choisit un tissu à trame épaisse. Il le tient à deux mains, tire d’un coup sec pour le déchirer. En dépit du sens du fil, il change plusieurs fois de direction ; le tissu informe a des bords duveteux et frangés.

Il n’arrête pas. Il rassemble les éléments épars, les baguettes et le tissu, l’arc plein, la chaîne à maillons de cercles transparents, les petits morceaux de bois, le tissu, la longue tige. Celle-ci est arrimée par une pile de livres et coincée entre la tringle à rideaux et le linteau. Il l’incise sur toute sa longueur à intervalles réguliers, s’amusant à décrypter les formes muettes que découpe la baguette sur les murs et les objets qui jonchent le sol. Il enfonce doucement les morceaux de bois par la pointe, craignant que la tige ne se brise net. Les formes découpées évoquent le plus souvent un visage de profil nez plat et menton fuyant et le plus difficile consiste justement à supprimer ces torsions. Il s’y emploie avec méthode, utilise les bois fixés pour imprimer un mouvement inverse et correcteur à la tige rebelle, tend une solide ficelle entre ses deux extrémités. Petit à petit, la tige s’inscrit dans un plan rigoureux dans lequel elle dessine les courbes lisses, bien bombée au niveau de la tringle à rideaux et du plafond, plus plate vers le plancher.

L’homme se presse, la tâche touche à son terme. Il a hâte d’en contempler le résultat. Il adapte ses précédentes constructions entre la tige et la ficelle à grands renforts de ligatures, attache le tissu déchiré à une extrémité et l’enfilade de cercles transparents à l’autre. Il s’empare de la bobine. Il coupe les fils d’égales longueurs. Il taille les bois qui dépassent de la longue tige, formant un sillon net, passe chaque fil dans une rainure, les relie par nœuds successifs. C’est une pelote serrée qui se transforme en une tresse compliquée et fine. Il taille une pièce de bois. Les copeaux éclaboussent puis s’amassent en tas. Il donne un bel arrondi avec la lime. Le dévidoir est prêt. Il enroule la tresse tout autour, enfile le dé à coudre. Un frisson le parcourt. Il coud l’aiguille. Il entreprend encore, mesure, soupèse, fixe.

La nuit est définitivement tombée. L’homme presse l’interrupteur ; l’ampoule du plafond s’allume. Il est adossé au mur près de la porte, il découvre enfin son travail. Soupirer, souffler... Les mots et les images s’entrechoquent, dissonants, étrangers. Une belle longue phrase triste, une bouteille jetée à la mer, des yeux qui s’y noient, une voile à l’envergure bâtard, un bateau, un oiseau aux ailes repliées, transparence, des flocons de neige, sans couleur, le petit mât et le grand mât, le fil du temps, un cheveu entre deux lèvres, minceur... Rien qui ait du sens. Son père l’intriguait déjà avec ses constructions fragiles, fabriquées à la va-vite, toujours nouvelles, éphémères.

Il a élaboré une sorte de machine sans rouage. Il aurait aimé qu’elle soit beaucoup plus grande. Elle aurait envahi la pièce, Il n’aurait pas pu reculer, Il aurait été contraint de prendre place entre un morceau de tissu et une baguette... Il en fait le tour aisément, plusieurs fois. C’est une manière de la posséder, de s’en détacher, de la réduire à n’être plus que la trace d’un bouleversement, un simple objet. La Bièvre n’a jamais été une petite paysanne naïve. Le fond doit être de couleur unie pour que la construction se détache bien et prenne son autonomie.

Il aurait du peindre l’étoffe au moins. Les baguettes sont des routes, les tissus sont des immeubles, il a fait la ville, ou alors les baguettes sont des poutres, des poteaux et les tissus sont des murs, il a fait.. ou alors... Il peut nommer les parties, l’ensemble reste sans nom. Le fond pourrait bien être le ciel, un grand bout de ciel mouvant. Est-il vrai que les enfants veulent toujours attraper la lune ? La Bièvre n’est peut-être qu’un prétexte pour construire en un jours ce fol amas ; ou alors la machine est née parce que la Bièvre existe depuis si longtemps. Il ne sait plus ce qui prime, la machine et la Bièvre sont désormais liées, deux sur la scène. Aucune violence, il mettra juste la Bièvre et la construction l’une à côté de l’autre pour les regarder ensemble. La Bièvre et la construction, la Bièvre et sa construction, sa Bièvre et sa construction. Il ne possède pas grand chose, mais cette association, ce « et » lui appartient. Il sait qu’il va partir. La construction a une allure précaire, branlante, elle est faite pour se mouvoir. Il l’imagine volant à tous vents dans la tourmente, reliée à la Bièvre par la tresse à peine visible, emportant à jamais ses doutes et ses malheurs. « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire », il se demande qui du poète ou des femmes aux cheveux verts est le vainqueur ?

Il décide de quitter la pièce, pour toujours. Il est solennel. L’appartement 901 et surtout cette pièce anodine dont il avait si bien fait son antre, son désordre vont lui manquer. Il sait que d’autres lui succèderont, tramant à leur tour leur histoire. Il n’emporte rien des objets sans importance, ni des papiers si fragiles.

Il dégage la porte, s’engouffre dans le couloir sombre. Il va s’offrir le voyage de la Bièvre depuis Paris jusqu'à sa source. Il décroche un combiné téléphonique, d’un ton déterminé. Il appelle un taxi. Sa construction est prête, transportable, il ne l’emballe pas. Il enfile une veste pendue à la patère puis retourne une dernière fois dans la pièce. Il dégage la machine avec délicatesse, tantôt la soulevant, tantôt la tirant au sol, vers

le couloir, l’entrée. Il introduit la clé dans la serrure, deux tours, le déclic se produit. La cage d’escalier, l’ascenseur, devant l’immeuble, le taxi est bien là qui l’attend.

Dans la brume, le chauffeur ne doit distinguer que l’énorme chose dans les bras de l’homme. Celui-ci sourit à l’idée de son allure monstrueuse, de son estomac qui gargouille de faim. Il sourit d’être dehors, de partir. Il se sent entre l’engourdissement et l’excitation. Il n’a jamais pris le taxi que pour les grandes occasions.

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