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Bièvre et dérives
de Florence Accorsi

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             Un homme est là, qui se tient debout le nez écrasé contre la vitre. La vue est floue à travers les carreaux sales. Le regard de l’homme erre entre les points fixes et les points mobiles. Il voit d’abord ce qu’on voit ; les toits des immeubles (son immeuble est le plus grand) bardé de cheminées, les allées bien dessinées de l’ensemble pavillonnaire, le petit bois et son frémissement incessant, la route agitée de véhicules et les tâches de couleur en forme de passants. Puis il voit ce qu’il veut voir sous le décor. Comme une ligne droite simplement, une canalisation noire traverse la scène de part en part. Ganse rigide formée de blocs joints les uns aux autres, elles s’appuie sur la terre bouleversée par sa présence et ne s’affaisse pas sous le poids de la ville. La Bièvre est dedans.

Est-ce qu’une rivière est encore une rivière lorsqu’elle se jette dans un émissaire d’assainissement? Car la Bièvre était une rivière depuis que les dieux transformèrent la nymphe Gentillia en fontaine pour lui permettre d’échapper à son poursuivant Arcolius. Car la Bièvre était une rivière au temps des Romains, large de 18 mètres et entourée de marécages. Car la Bièvre était une rivière quand Jean Gobelin s’y installa au milieu du quinzième siècle pour faire fortune de teintures à l’écarlate. La Bièvre, peau de chagrin, a perdu son exutoire («ouverture, tube pour l’écoulement des eaux»), un peu en amont du pont d’Austerlitz. Mais elle est désormais l’exutoire de l’homme (moyen de se débarrasser de quelque chose, dérivatif »), toujours à la fenêtre.

L’homme ferme les yeux et se représente son enfance faite de lieux plutôt que de gens. La Bièvre en était la colonne vertébrale, la baguette magique, projetée sur 40 kilomètres, traversant mille communes. Il pouvait selon son courage longer son cours de bout en bout tel un conquérant, ou attendre caché au bord de l’eau qu’un évènement extraordinaire se produisit.

Glissades en hiver, sur la glace, les doigts gelés, c’était sale et ça puait ; première bêtise et punition magistrale, le mur barbouillé d’une maison trop belle pour être honnête dont le jardinet s’asseyait sur le lit de la Bièvre recouverte ; procession de nuit avec des gens en habit tenant des flambeaux qui criaient comme des manifestants, théâtre en plein air et hurlement quand Ophélie se noie, sage promenade du dimanche à observer les promeneurs ; promenade agitée d’école buissonnière, le pied coupé par un tesson, le sang qui se répand entre les pavés ; rencontre avec la vieille qui a vu la grosse Bertha » ; « tout ce souvenir pour rien », se disait-il en rouvrant les yeux.

La pluie tombe maintenant et on entend son chuintement moins fort que les trépidations du métro qui passe, pas si loin. On est dans une pièce. La pièce mesure environ 3,50 mètres de large et 4,00 mètres de long. Les murs sont nus et blancs. Une large baie vitrée occupe les deux tiers d’une des largeurs. Une porte sur la longueur, à l’opposé de la fenêtre, donne on ne sait où. La pièce n’est ni une chambre, ni un boudoir, ni une salle de bains, ni un petit salon, ni quoi que se soit de reconnaissable. La pièce est un fatras. Elle fait partie d’un appartement moderne, d’un neuvième étage d’immeuble moderne. Au sol, une quantité d’objets, de débris, de feuille vierge et de feuilles noircies, d’images neuves ou jaunies s’amoncellent.

L’homme s’amuse à réciter les noms amis : Guyancourt, Buc, Les Loges-en-Josas, Jouy-en-Josas, Bièvres, Verrières-le-buisson, Massy, Antony, Fresnes, l’Hay-Les-Roses, Cachan, Arcueil, Gentilly Paris. Il accentue certaine voyelle tour à tour comme un acteur au travail devant son miroir. Les images des livres. Elles défilent à grande vitesse, disparaissent ; arrêt.

Sur les plus vieux plans, ceux qui ne sont pas encore la fidèle projection horizontale de l’objet, la Bièvre est déjà là, sinueuse, louvoyant entre les pâtés de maisons, ou longeant les chemins. Tout est représenté si naïvement, les arbres couchés par le vent, la roue des moulins, les ponts pour traverser à pieds secs, qu’il n’y croit pas vraiment. La fougue vient plus tard, quand le territoire s’est à la fois agrandi et éloigné de l’observateur. Les traits sont plus droits et plus appuyés, la Bièvre est rigidifiée, embrigadée.

C’est l’hiver il fait noir et humide. Il est habillé de guenilles. Il est le chevalier errant qui a perdu sa monture et regarde ceux qui batifolent sur la glacière. Des hommes ont des pantalons courts et d’étranges chaussons pointus, tirent des femmes en robes longues et en bonnets, fichus, chapeaux, allongées dans des chariots. D’autres martèlent, d’autres dansent.

La rivière perd de son épaisseur, elle n’est plus qu’un trait parmi des milliers d’autres sur une trop grande carte, on s’égare dans l’épaisseur des forêts, l’étendue des plaines, un instant elle s’impose cernée de traits minuscules qui font arbres puis se cache au détour d’un château, d’un village. Travail de dentellière, ses yeux brûlent, mais quelle ivresse dans ces hachures régulières, figures de champs.

Peinture à l’huile, gouache, expansion des couleurs ; dessin à la plume, malingre ou sinistre, crayon léger, évocation.. Quel personnage célèbre fut inspiré par la Bièvre ? Là, elle est prétexte à eau, arbres, paysage. Là elle devient souvenir de voyage. Là on la prend en peine. Là on l’a glorifie. Là... !, La bergère qui gardait ses chèvres sur ces bords champêtres fut retrouvée assassinée le 25 mai 1824 à l’aube.

Les photos viennent enfin, alors que la Bièvre n’est plus qu’un filigrane bleu sur les cartes usuelles. L’homme trouve les photos terribles. Il a l’impression qu’elles disent toujours vrai, quand le dessin floue et enveloppe le réel. Ces photos reprèsentent des situations inimaginables et pourtant si rapprochées dans le temps. Elles sont l’écho d’un passé lointain, le lien entre deux mondes, la charnière. C’est la ville plutôt que la campagne, une perspective simple, la Bièvre étalée au premier plan, offerte. L’eau complètement lisse (elle a l’air lourd, presque matière) reflète les bâtiments qui l’encadrent. Les photos font souvent office de cartes postales à l’énoncé lapidaire « Amitiés », signé Henriette. « Bons baisers de Pauline et Raymond », plus rarement disert : « mes petites nièces, je n’ai pas encore eu le temps de vous écrire, je le ferai la semaine prochaine et te donnerai, ma grande, le prix approximatif de ton jupon. Nos sincères amitiés à tous. Votre tante » L’homme secoue la tête, tout se brouille brusquement. Il ne veut pas de la nostalgie issue de ces images, de ces plans cinématographiques trop mièvres. Il regarde la paume de ses mains, une manie, dehors la pluie continue serrée. Il n’a même pas le secours de l’extérieur. Il aurait voulu lacèrer les images, rentrer de-dans et leur apposer son empreinte. Il fait volte-face et s’immerge au beau milieu de la pièce, respire quelque fois pour calmer la rage qui le pousse à tout détruire. Son agitation provoque une espèce d’appel d’air, et trois petites feuilles tournent l’une derrière l’autre dans un mouvement assez rapide. Il s’en saisit d’un geste, de l’autre mains balaie une zone approximative et s’assoit.

Par quel moyen peut il s’approprier les images ? L’iconoclaste brûle et on n’en parle plus, l’enfant gribouille sur n’importe quoi, le faussaire recopie, le photographe révèle... L’eau serait son arme suprême. D’abord, elle glisse sur le papier, qui par endroits prend des transparences inhabituelles. Quand l’impression ne se délaye pas, le papier devient mou, un instant tissu souple, puis se ride de partout. L’eau creuse une poche et troue, le papier se déchire et se recroqueville peu à peu en un tas immonde. Une légère préparation encore, et il ne reste plus que des boulettes pour sarbacane.

L’eau de Bièvre en crue, qui inonde et tue sur son passage. 1256, l’eau monte jusqu’au deuxième étage des maisons du Bourg-Saint-Marcel. 1526, jusqu’au premier seulement. 1575, elle abat les murs de l’abbaye du Val Profond à Bièvres, les abbesses s’enfuient. 8 avril 1579 elle dépasse Saint Médard et l’église des Cordoliers, dévaste jardins et maisons, noie 25 personnes ; on parle « du déluge de Saint-Marcel ». 1626, 1665, 42 corps repêchés. Mais quand ce ruisseau se déborde, il n’a point de miséricorde » dit alors François Colletet. 1740, tout le quartier des Gobelins est submergé. L’eau de Bièvre, qui ne peut noyé ses propres images.

L’homme découpe assemble, gomme, truque, colle. Ses mains se déchaînent, il ne pense plus qu’à faire son image de la Bièvre, fragmentée, éclatée. Enivré, il s’assoupit, la tête entre les jambes, les bras ballants. Un dragon-serpent surgit des découpages mi- débonnaire, mi-effrayant. Il bouge son corps trés lentement, comme pour faire admirer toutes ses facettes. Il fait un bruit de papier et crache du feu à l’odeur infecte. Ambivalent comme la Bièvre, puissant et maléfique à la fois. L’homme se retourne brusquement et enfonce un pieu mortel dans sa gueule ouverte. Exit le dragon.

L’homme sursaute, il fait plus sombre dans la pièce, le ciel s’est couvert. Il frissonne. Au début, il entend juste un chuchotement, puis il distingue des voix. Petit à petit elles deviennent cacophonie, rumeur grandissante. Il se sent loin du monde, habité par la Bièvre, il parle seul, il parle tout haut, il parle pour les gens des images qui ne parlent pas, il est mille voix.

Le promeneur, de l’antique poète au poulbot en casquette, converse gaiement au gré de la vallée riante. Deux dames se reposent assises sur le parapet et se font des messes basses. Le boucher, le mégissier et le tanneur sont de connivence et jurent que ce n’est pas de leur faute. La blanchisseuse s’escrime en pestant. Le plâtrier
ne s’entend plus. Passe un crieur de tisane. La ravaudeuse dit des mots doux au chiffonnier. Le roi se soumet aux idées clamées par l’ingénieur. Le Garde-Bièvre grommelle en frappant du pied contre teinturier, écorcheur et tripier qui protestent. Le meunier fredonne dans son coin. S’étant égaré, l’herboriste demande poliment son chemin à l’égoutier à moustache, qui le renvoie à la surface. L’homme marche un moment dans le noir (la voûte de pierre est assez haute et bien formée pour qu’il n’ai pas à se baisser) avant d’atteindre l’échelle. Il la gravit précautionneusement et se trouve à l’air libre. Il n’entend plus ici qu’un brouhaha, pas de voix distinctes. Parfois, un mot échappe à son contexte ; «humide, verdoyant, pavé, infiltration, odeur... »

L’homme s’insurge, il voudrait maîtriser le flot qui lui remplit la tête. Il admire les ambitieux qui s’engagent dans des travaux de fourmis (dessiner tous les cônes et tous les bâtonnets de la rétine de l’œil, moucheter les salles du château, compter les pavés de la ville ou le nombre de voitures vertes...). Seules ses mains peuvent le sauver. Il cherche un fil dans le tas qui l’entoure. Le fil est solide, de belle qualité. Il attache ses extrémités bout à bout et se rappelle des jeux enfantins. Ses mains tricotent, il s’aide de ses dents. Le bol apparaît, et la tour Eiffel...! Il grandit avec d’autres images, croise de plus belle, complique l’entrelacs jusqu’à ce que se forment les arcades du pont-aqueduc.

On est à Cachan, mais on le repère de loin. Depuis presque toujours, il griffe l’horizon et marque la vallèe. Les Romains captaient les eaux de Rungis et de Wissous pour les amener jusqu’aux Thermes après 16 kilomètres de déplacement, et desservir le palais de l’Empereur et les établissements publics du quartier de l’Université. De 1612 à 1623, Marie de Médicis fit construire un nouvel aqueduc drainant les eaux de Rungis jusqu’à l’Observatoire. Eugène Belgrand, ingénieur renommé du dix-neuvième siècle, les surpassa en multipliant les sources de captage et en édifiant un ouvrage dix fois plus long. Aujourd’hui, investi de tous cotés (les jardinets qui s’y collent, le nouveau conservatoire, les axes de circulation), le pont-aqueduc rend mal sa majesté. L’homme triturant le fil, l’imagine rehaussé de lumières la nuit. Tout entier illuminé, il reprend ses droits, se fait monumental, moderne, vivant. Il montre son échine d’eau, voie lumineuse et en dessous un cours qui n’existe plus.

Le juste emplacement du fil entremêlé est difficile à tenir, les figures s’enchaînent évoquant à chaque fois des lieux différents, la Bièvre comme trait d’union. L’homme les regarde dèsormais comme des images silencieuses mais complice de son histoire. Il se souvient par bribes d’une portion de paysage, du temps, de l’occupation qu’il avait ou des gens qui l’accompagnaient. Il est trop souvent partagé entre le moment qui vient, transporte ailleurs, transformant le réel.

Nœuds et sinuosités, on est près des surfaces de la rivière dans le hameau de Bouviers, les arbres et le vert dominent « Toi, Tityre, étendu sous le couvert d’un large hêtre, tu essaies un air sylvestre sur un mince pipeau». Depuis la rue, l’homme voit la rivière scintillante sous le soleil, ceinte de talus herbeux. D’un côté, une pente douce rejoint de petits jardins et rend la rive impraticable. Il emprunte la promenade de l’autre côté et suit le cours d’eau bordé d’un alignement de peupliers. La rivière est étroite, mais pas assez pour qu’on puisse la franchir d’une seule enjambée. Les ponts sont variés. Les plus simples forment une avancée de terre ou sont constitués de rondins de bois presque à ras de l’eau sans garde-corps. Souvent, l’ancien pont de pierre envahi de mousse et de lierre devient rue, la rivière coule en dessous, les voitures et les piétons circulent dessus perpendiculairement à son cours. L’homme gravit l’escalier, traverse la route sans regarder, redescend ici, on ne peut pas ignorer la rivière, elle détermine pour partie le paysage. Elle est le fleuron de la vallée, un vestige. Il se souvient des quelques mots du prospectus : « A 15 kilomètres  vol d’oiseau de Notre-Dame... C’est un peu d’air et de forêts qui vous accueille... L’une des vallées vertes de la région parisienne les plus proches de l’agglomération... Les villages sont encore à taille humaine entre les écrins des pentes boisées. L’histoire de la Bièvre est longue depuis que les castors peuplaient les marais. »

Un apiculteur a posé un désordre de claies près de l’eau. L’homme pense à des lilliputiens qui habiteraient là comme dans un lotissement, la Bièvre serait leur mer. Vision d’autres eaux salées, mouvantes, bruyantes, la Bièvre n’est jamais qu’un ruisseau. Le long de la rive, il repère un orifice déversant un liquide blanchâtre et mousseux. Son champ de vision n’admet plus de limite. Il voit du sol au ciel. Il a un point du vue révélant la vallée, la rivière au premier plan, le talus qui la borde puis un deuxième talus marquant la ligne du chemin de fer, des bois plus haut fermant l’horizon. Les bois ont des noms à faire peur ou à faire rêver : Bois de la geneste, Bois du cerf-volant, Bois des gonards, Bois de l’homme mort, Bois du rocher, Bois du chat noir...

 

A d’autres endroits, la Bièvre se dédouble ; des jardins soigneusement cultivés occupent l’espace entre les deux bras. L’homme envie le jardinier. Mais c’est le pêcheur qu’il rencontre, qui assure s’alimenter de son butin. En milieu plus urbain, la Bièvre se perd. Il la retrouve après avoir longé un mur assez haut délimitant un terrain non bâti, presque laissé à l’abandon. Une trace de porte, cadrée sur un sol broussailleux en contrebas, la rivière a peine remarquable sur le côté. Quand il s’engage au delà de l’ouverture, la lumière et les couleurs changent, il fait un pas en avant, un pas en arrière, jouant à faire miroitier le tableau. Il lâche le fil, les mains encore crispées, la Bièvre s’évanouit.

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