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Bièvre et dérives

de Florence Accorsi

Diplôme d'architecte dplg, 1990

Un homme est là qui se tient debout le nez écrasé contre la vitre. La vue est floue à travers les carreaux sales. Le regard de l’homme erre entre les points fixes et les points mobiles. Il voit d’abord ce qu’on voit ; les toits des immeubles (son immeuble est le plus grand) bardé de cheminées, les allées bien dessinées de l’ensemble pavillonnaire, le petit bois et son frémissement incessant, la route agitée de véhicules et les tâches de couleurs en forme de passants. Puis il voit ce qu’il ne peut voir sous le décor. Comme une ligne droite simplement, une canalisation noire traverse la scène de part en part. Ganse rigide formée de blocs joints les uns aux autres, elles s’appuie sur la terre bouleversée par sa présence et ne s’affaisse pas sous le poids de la ville. La Bièvre est dedans.


Est-ce qu’une rivière est encore une rivière lorsqu’elle se jette dans un émissaire d’assainissement ? Car la Bièvre était une rivière depuis que les dieux transformèrent la nymphe Gentillia en fontaine pour lui permettre d’échapper à son poursuivant Arcolius. Car la Bièvre était une rivière au temps des Romains, large de 18 mètres et entourée de marécages. Car la Bièvre était une rivière quand Jean Gobelin s’y installa au milieu du quinzième siècle pour faire fortune de teintures à l’écarlate. La Bièvre, peau de chagrin, a perdu son exutoire (« ouverture, tube pour l’écoulement des eaux »), un peu en amont du pont d’Austerlitz. Mais elle est désormais l’exutoire de l’homme (moyen de se débarrasser de quelque chose, dérivatif »), toujours à la fenêtre.

L’homme ferme les yeux et se représente son enfance faite de lieux plutôt que de gens. La Bièvre en était la colonne vertébrale, la baguette magique, projetée sur 40 kilomètres, traversant mille communes. Il pouvait selon son courage longer son cours de bout en bout tel un conquérant, ou attendre caché au bord de l’eau qu’un événement extraordinaire se produisit.


Glissades en hiver, sur la glace, les doigts gelés, c’était sale et ça puait ; première bêtise et punition magistrale, le mur barbouillé d’une maison trop belle pour être honnête dont le jardinet s’asseyait sur le lit de la Bièvre recouverte ; procession de nuit avec des gens en habit tenant des flambeaux qui criaient comme des manifestants, théâtre en plein air et hurlement quand Ophélie se noie, sage promenade du dimanche à observer les promeneurs ; promenade agitée d’école buissonnière, le pied coupé par un tesson, le sang qui se répand entre les pavés ; rencontre avec la vieille qui a vu la grosse Bertha » ; « tout ce souvenir pour rien », se disait-il en rouvrant les yeux.[…]

Ce mémoire de diplôme d'architecte prend pour une part la forme d'une nouvelle littéraire.  Ecrit au moment où Alexandre Chemetoff et le Bureau des paysages travaillent sur une partie de la Vallée de la Bièvre, Florence Accorsi pense qu'une narration soit un élément indispensable au travail de réalisation qui est mené. Ecriture de la continuité, évocation des lieux et témoignages, une matière de Bièvre qu’il faut convoquer quand la Bièvre, élément fondateur de l’organisation des communes, est aujourd'hui pour partie, soustraite au regard. L'écriture est ici mémoire et articulations, une toise avant d'aborder les difficiles prises de décision, les stratégies d'écriture du territoire...

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