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          Le corps fatigué, l’homme se sent chiffonné et comme tiré vers le bas par une force invisible. Lourd, il tombe, tombe...
Il veut résister à cette paralysie sournoise qui s’est emparé de lui depuis qu’il s’est enfermé avec la Bièvre pour seule compagnie. Il cherche à comprendre mais peut-on toujours analyser le chemin que prend une obsession ?
Il étire une jambe puis l’autre, se lève péniblement. Prenant garde de ne rien piétiner. Il marche parallèlement à la fenêtre, assez rapidement, fait de grands gestes avec les bras, expression d’un orateur muet ; Il est géné d’apercevoir périodiquement son reflet dans la vitre.
Il décide de ranger un peu. Efficace dans cette tâche de déblaiement, il classe les objets par taille, les papiers par format... Son comportement est mécanique. Il ne s’occupe pas du sens ou de la valeur de ce qu’il manipule. La pièce est dèsormais beaucoup plus vivable, les documents et objets divers s’alignent le long des murs, porte comprise ; au centre une étendue de sol vierge est largement libérée. Il prend un document au hasard au dessus d’une pile. C’est une carte qu’il déplie ; elle occupe presque toute la place dégagée.
 

Le blanc prédomine puis le gris, le bleu, le rouge, le vert, le violet, le noir. Le fond pâle, comme effacé représente le cadastre. Outre les indications en noir (nom des départements, noms et limites des communes), les autres traits sont les réseaux. La légende assigne au bleu la valeur de cours d’eau, au violet celle d’émissaire unitaire, au rouge, celle d émissaire d’eaux usées, au vert celle d’émissaire d’eaux pluviales, à croire que pour le cartographe, le cours a la même signification que l’émissaire.
 

L’homme note que si la banlieue est plutôt parcourue de bleu, de vert et de rouge. Paris se couvre de violet, exceptée la Seine qui marque vigoureusement sa frontière. Il a la désagréable impression de voir une partie des dessous de la ville. Du doigt, il repère la rivière et suit son tracé bleu. La rigole de Favreuse, le ruisseau de la Sygrie, le ru de Vauhallan sont ses affluents.

Tout du long, le trait bleu semble s’emmêler avec le trait rouge qui le jouxte. Soudain, en plein dans un pochage gris, limite de département, le bleu devient vert, alors que le rouge persiste. On est à Antony, la Bièvre est désormais canalisée. L’indication reste « la Bièvre, diamètre 200’’ mais ne précise plus rivière. L’homme souligne le trait vert, élément infime des réseaux enchevetrés des villes (réseaux de transports (métro, voies ferrées, rue, routes et autoroutes), réseaux de communication (lignes téléphoniques, lignes électriques), réseaux de relation...), indices de leur puissance. Il voit des lignes entrecroisées, un nœud et des tubes flexibles, des veines, une canalisation...
 

Il se lève, tire une baguette d’un tas de ficelé. Depuis toujours, il ramène un bois de chacune de ses promenades. Il en possède plusieurs dizaine, du bâton de marcheur à la fine tige de bambou. Celui qu’il a choisi est léger dans sa main. Il le fait tournoyer en arpentant la pièce. Il ne sait plus très bien, parfois, faire la part de ce qu’il a vécu et de ce qu’il a rêvé.
 

Il est Monsieur Parent-Duchâtelet. Il dresse le premier dossier conséquent sur la rivière, intitulé : Recherches et considérations sur la rivière de Bièvre ou des Gobelins et sur les moyens d’améliorer son cours relativement à la salubrité publique et à l’industrie manufacturière de Paris. En 1820, le dossier est présenté à l’Académie Royale de Médecine. La description de la rivière se fait tristement éloquente, « son lit était souvent à sec et à peine le limon était-il desséché qu’il se fendillait et laissait échapper des exhalaisons insupportables aux passants et aux riverains, la vase entièrement composée de détritus et de débris d’animaux, se gonflait, se boursouflait et crevait absolument comme une pâte soumise à la fermentation. »

Il est Monsieur Belgrand. Il décide en 1868 que tout déversement de Bièvre en Seine sera supprimé. Son eau sera désormais reçue dans le collecteur général de la rive gauche, nouvellement crée, pour se mêler aux eaux d’égouts.
Il est inspecteur des services technique de l’Assainissement en 1899. Il établit un rapport insistant et accusateur. « La Bièvre proprement dite n’existe plus dans Paris. Elle se réduit à des parties de biefs, la plupart enserrés dans des immeubles, formant ainsi une tâche noire, immonde, insalubre par conséquent au milieu des transformations et embellissements qui se poursuivent sur une partie de la ville », et engage, malgré la présence des vingt-neuf industries qui emploient encore l’eau de Bièvre, à la couverture des 1362,65 mètres de rivière encore préservés.

Les biefs disparaissent un à un, souvent au profit de nouvelles voies publiques. 1910, « la lèpre qu’est la Bièvre dans Paris », est complètement maçonnée et définitivement remblayée. L’affaire est réglée.

L’homme sait simplement que la Bièvre est couverte aujourd’hui. Un faux mouvement, la baguette glisse de ses doigts et tombe. Elle fait un bruit mat en touchant le sol. Il sait que la Bièvre existe toujours, malgré les mélanges de trop-plein et d’eaux usées, qui s’y déversent.

A côté de la baguette toujours à terre, il dispose un grand bout de chiffon blanc. L’homme sait que la Bièvre déborde encore parfois, se remémore des matins près du bassin de retenue de l’hay-les-Roses.
Il découpe deux carrés dans le tissu, et place le coin du plus petit sur le coin du grand carré. 

Le bassin porte un nom moins savant qui lui va bien « La prairie de l’Hay-les Roses ». Comme une envie de campagne, comme une phrase pour enfant, la prairie où paissent les vaches... Paysage changeant selon les saisons ou les intempérances de la Bièvre, le bassin sert de vide protecteur entre immeubles et route. Presque un jardin s’il n’y avait ce grillage qui l’enclôt...

L’homme se munit d’une autre baguette qu’il place perpendiculairement à la première et les recouvre du tissu.
Promenade sur la Bièvre recouverte, les joints des dalles de ciment, jeu de marelle, sans terre, sans ciel, sans prison. L’allée est en contrebas de la départementale, dénoncée par le ronronnement permanent de la circulation. Des arbustes urbains et gris sont plantés de ce côté-là, quelques potagers en amont renforcent la coupure ; l’arrêt de bus « Barbusse-Larroumès » reste visible.

Avec des épingles, l’homme fixe les deux carrés puis les coud. Il prend le tissu à pleines mains, coince les baguettes avec les genoux et exercent une pression jusqu’à ce qu’elles percent le tissu.
Le plus souvent, la prairie ressemble vraiment à une prairie, quoique les plantations en révèlent l’humidité. Sous certaines lumières, elle prend un aspect énigmatique accentue justement par l’interdiction du grillage ; de l’autre côté.

Les graminées se balancent, un saule se trouve seul au beau milieu de l’étendue. Il y a des matins où le bassin s’emplit d’une eau, qu’on voudrait eau de Bièvre. Et des matins entre-deux, des langues d’eau d’aspect croupissant, de la gadoue, un air dégoûtant. L’homme sort un objet long et bombé de sa poche et en extirpe les lames luisantes (lime, cutter, repoussoir...)

D’autres arbustes et des peupliers au tronc large cherchent à dissimuler la prairie. Un arbre arbore les initiales MH. tracées à la bombe rouge, juste à hauteur d’œil. Derrière le même arbre, le grillage est dèchiqueté à la tenaille. Vers Paris, en limite du bassin, des plots marron de trois étages, grandes fenêtres-toiture-terrasse, une école. Des blocs de pierre expressifs sont à la fois clôture et message. Ils racontent : « Ciel-Air-et Vents- Plains et Monts découverts- Pierre de Ronsard- Poète- 1524-1585- Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »
Il se demande si les élèves qui s’évacuent précipitament l’ont jamais lu. Il se mêle parfois à eux. Ils peuvent paraître insolents par leur aplomb. Ils connaissent la Bièvre. La cour de récréation est oblongue, les bancs installés là tournent le dos au bassin mais on doit le voir depuis certaines classes, depuis certaine tables près des fenêtres.

L’homme entaille les deux baguettes, de manière à pouvoir les assembler. Une corde vrillée, élastique, fine, trois tours dans un sens, un nœud, trois tour dans l’autre sens, un nœud. Il apprécie la minutie avec laquelle il opère ; Il se regarde travailler, utilise un nouveau coupon de tissu, le coud au précédent, ajoute une nouvelle tige, et cela l’apaise. Il prête attention aux moindres détails, le bout de papier ou de ficelle qui traîne, les sons de l’extérieur.

Le bruit du métro domine toujours ; Il invente la visite guidée, ligne B du RER. Une rame de deux wagons, des gens pressés, une hôtesse à la voix suave. La voix depuis la bouche- à-sourires, répète le texte « à gauche, regardez bien le.., à droite, au delà du talus..., il faut rappeler que la petite ville..., Notez bien que..., à droite ne manquez pas cette vue imprenable sur..., à gauche la célèbre maison de..., sous le pont un peu plus loin..., à gauche, à droite, à gauche..., merci de votre visite ». L’homme continue inlassablement son travail, coupant puis assemblant les pièces de tissus et les baguettes.

Il marche le long de la « promenade du barrage ». Il n’y a pas de barrage, est-ce bien une promenade ? Mais la rue, frontière entre Fresnes et Antony, porte ce nom.
Il plisse les yeux, s’imagine à la quête du « chef-d’œuvre inconnu », ne voit que plans et lignes mélées. Quatre-vingt quatre pas à longer le mur blanc cassé des parkings, qui fait soubassement au pied de l’immeuble à douze niveaux. IL fait la sentinelle, des paires d’yeux le surveillent, chacun s’observe. La rue est toute droite, débute au hasard d’un terrain vague. Une construction de tôle ondulée grise et beige sale puis le rectangle blanc de la caravane, au sol de la terre, de la mauvaise herbe et des orties, des poules

vagabondes. Il s’assoit sur un banc peint en jaune, face aux portes de garages en faux bois aux dégradé d’ôcre, qui aurait du être des commerces. Un à un les étages de l’immeuble s’écroulent, fragile château de carte. Trèfle, Carreau, Cœur, Pique s’en prennent à lui, sans compter les figures qui le réprimandent avec véhémence. Il doit se sauver, il court...

La construction de l’homme a pris de l’ampleur, il colle des renforts à chaque jonction de tissu et de baguette.

Dans sa course défilent des maisons de banlieue, différentes et à la fois toutes semblables, un chien aboie qui le suit peut-être. Toits en tuile et chiens assis, murs enduits et leurs clôtures ; grille de métal noir, plastique blanc, imitation bois avec un soubassement en vrai granit, grillage et canisse, fer forgé, vieille palissade de bois, lisse horizontale, simple muret, haie de tuyas, haie de troënes, toujours les peupliers.

Les œillets et les ganses sont bien en place. L’homme ficelle ici et là pour plus de sécurité et entreprend la fabrication d’une pièce supplémentaire.
Lignes des poteaux de sapins, de ciment et de l’éclairage public, les fils partent dans tous les sens. Lignes de fuite des stores bleus, des dalles béton d’un immeuble bas. Les voitures garées entre les peupliers sur le trottoir diffractent la lumière. Il est essoufflé, la rue finit contre la nationale 186, presque face à la prison de Fresnes.

A présent, l’homme sent mieux toute l’importance de son entreprise. Il fait une entaille dans un bois rond, dans laquelle il engage un anneau enduit de colle. Il maintient la pression pendant quelques minutes.
Tant de rues et de routes, le cheminement de la Bièvre est pris dans la toile. Parfois, les villes se montrent redevables envers la rivière et balisent son cours d’appelations évocatrices. D’allée de la Bièvre en rue de la Bièvre, on peut grapiller des bribes de paysage jusqu’à Paris où la célèbre rue de la Bièvre doit son nom à une dérivation de la rivière qui passait non loin de là en 1250. Mais les indices de l’eau souterraine sont ailleurs, le plus souvent dissimulés, hormis des cinquantes mètres de promenade très

sage ornée de sempiternels peupliers.

A Cachan, le centre-ville est bien mis. Son nouvel habit est composé d’arcades, de cours et de places, paré de briques et de grandes verrières. Le jardin de la mairie attenant est même doté d’une nymphe de Bièvre, mais l’ancien passage de la rivière semble ignoré, bien caché dans une ruelles mal accessibles. Il y flane depuis longtemps en mage du calendrier, aussi à l’aise que les chats malingres qui l’accompagnent en connaisseurs. Que d’aventures dans la zone interdite, il en goûte la saveur acide à chacune de ses déambulations. Il ne peut qu’aller puis revenir dans ces passages clos de portes basses, sillonnant sur la Bièvre recouverte, entourée de vieux murs délabrés et d’une flore sauvage. Il s’amuse à trier les odeurs d’herbe sèche, de pourriture et de peinture fraîche ou à reconnaître les bruits ; une poule, un tapage de machine-outil, la cognée d’un marteau...Il devient songeur devant la façade aveugle d’une blanchisserie qui subsiste là, et dont les ouvriers, empaquetant sans relâche le linge anonyme, ne doivent pas avoir meilleur statut que les blanchisseuses d’autrefois. Les ateliers nombreux (serrurerie, découpage de papier, imprimerie...) rappellent aussi la vocation industrielle des berges d’antan, il ramasse parfois une bricole parmi les immondices diverses et se réjouit de sa richesse.

A l’autre extrémité du bois rond, l’homme enfonce une vrille avec difficulté. Il adapte une tige souple entre l’anneau et la vrille. Arc-bouté, il lutte contre la tension de la tige, qu’il bloque finalement par des boucles serrées. Il doit encore découper le tissu à la bonne dimension avant de le fixer.

Seul dans l’enceinte du stade déserté, il cherche le dépaysement de la nuit. Le café du stade est fermé, le foyer de jeunes travailleurs tout proche, est silencieux, peut- être inoccupé. Même les panneaux publicitaires, habituellement criards sur leur mégastructure à trois pans, sont méconnaissables. Du gymnase, l’homme ne distingue plus que la masse parallélépipédique et la ligne brisée de la toiture. Les graffitis se sont tus.

Les terrains de tennis et de football jouent avec l’ombre, la Bièvre enfermée est éteinte elle-aussi. Le corps penché en avant, l’homme lance haut les genoux et balance les bras. Il remplit de l’espace et cela le rassure.
L’homme balance à bout de bras l’étoffe et l’armatures liées. L’ensemble évoque une voile arrachée d’une embarcation légère un jour de tempête.

L’endroit ressemble à une épure. Pour seul artifice, les lampadaires de la rue Raspail lancent des éclats de projecteurs. Des allées, des cercles de bitume sont dessinés au sol entre les bordures de ciment ou de pierres disjointes. Séparant le terrain de football et le gymnase, une bande de terre mal aplanie et caillouteuse présente des traces de pneus. Des poteaux hexagonaux surgissent de la terre. Ils sont groupés par deux formant un V sans pointe, cadrent des paysages abstraits modifiés à chaque déplacement. Ils portent l’autoroute. L’ouvrage de béton majestueux, accroche la lumière. Il se laisse prendre par la démesure de l’endroit la maison à fenêtre unique, tous volets clos, vêture, l’arbre dont la cime surplombe l’autoroute, les piliers de stature gigantesque...Fine résille d’acier, l’échelle d’accès en paraît minuscule. L’air est saturé du ronronnement des moteurs. Il ressent physiquement la vallée, le creux, il fait plus froid qu’ailleurs. Le décor est parfait, une usine désaffectée où tout serait resté en place, crime ou catastrophe, l’action se situe là forcément. Il s’accroche aux rayons lumineux entre les deux dalles nervurées de l’autoroute, atteint le rail de sécurité, quitte Arcueil.

 

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